AIR EN SOL, BACH
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Petit, lorsque ma sœur n’était pas là, je me glissais dans sa chambre, m’approchais du tourne-disque et délicatement posais la pointe du diamant sur le disque qui était déjà là, systématiquement, après les quelques craquements d’aiguille, commençaient à s’emparer de moi une musique d’une douceur sans nom, les notes des violons glissaient dans le silence de la pièce et me transportaient immédiatement dans un état quasi second, une sensation inconnue. Couché sur la moquette, je regardais par la fenêtre la cime des arbres de la rue qui semblaient onduler au ryhtme du morceau, les craquements des poussières sur le vinyle se mélangeaient au son des voix de la rue qui paraissaient s’égrainer comme autant de notes. Le morceau se terminait toujours trop tôt je recommençais donc sans cesse mon cinéma, à reposer encore et encore le diamant au début du morceau. Plus tard, adolescent, j’ai découvert la version des Swingle Singers et le Modern Jazz Quartet qui m’a permis de pratiquer l’apprentissage de la pelle, de la galoche, du pointu, bref le célèbre baiser avec la langue qui me renversait tellement il était délicieux. Ce n’est qu’avec la version de Jacques Loussier, sous ses airs de jazz, que j’ai découvert les délices de la pelote, la contrainte des soutiens-gorges, des mains que l’on remonte sur une peau de soie sous le cachemire des pulls. Ah, putain que j’aime ça ! Ah ce que c’était bon. Jamais je n’allais chez une fille sans apporter “mon disque”. Je n’y peux rien c’est plus fort que moi, et tous les morceaux de Bach me font ça, ils me rendent fou. La lumière se tamise, la caresse suit le rythme des cordes, se fait plus forte dans le crescendo, plus légère dans le moderato, les doigts tapotent et palpent, les draps se froissent, tous les sons se transforment en notes, un concerto. Caresser la peau des truites, si douce, en écoutant du Bach. Le nirvana.